06 octobre 2007

extrait la guerre de Troie n'aura pas lieu de Jean Giraudou

(Acte I, scène 4)

Pâris : Mon cher Hector, c'est vrai. Jusqu'ici, j'ai toujours accepté d'assez bon coeur les séparations. La séparation d'avec une femme, fût-ce la plus aimée, comporte un agrément que je sais goûter mieux que personne. La première promenade solitaire dans les rues de la ville au sortir de la dernière étreinte, la vue du premier petit visage de couturière, tout indifférent et tout frais, après le départ de l'amante adorée au nez rougi par les pleurs, le son du premier rire de blanchisseuse ou de fruitière, après les adieux enroués par le désespoir, constituent une jouissance à laquelle je sacrifie bien volontiers les autres... Un seul être vous manque, et tout est repeuplé... Toutes les femmes sont créées à nouveau pour vous, toutes sont à vous, et cela dans la liberté, la dignité, la paix de votre conscience... Oui, tu as bien raison, l'amour comporte des moments vraiment exaltants, ce sont les ruptures... Aussi ne me séparerai-je jamais d'Hélène, car avec elle j'ai l'impression d'avoir rompu avec toutes les autres femmes, et j'ai mille libertés et mille noblesses au lieu d'une.

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19 octobre 2007

extrait Primo Levi, "si c'est un homme"

Alors, pour la première fois, nous nous apercevons que notre langue manque de mots pour exprimer cette insulte : la démolition d'un homme. En un instant, dans une intuition quasi prophétique, la réalité nous apparaît : nous avons touché le fond. Il est impossible d'aller plus bas : il n'existe pas, il n'est pas possible de concevoir condition humaine plus misérable que la notre. Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtement, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s'ils nous écoutaient, ils ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu'à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste.
   Nous savons, en disant cela, que nous serons difficilement compris, et il est bon qu'il en soit ainsi. Mais que chacun considère en soi-même toute sa valeur, toute la signification qui s'attache à la plus anodine de nos habitudes quotidiennes, aux milles petites choses qui nous appartiennent et que même le plus humble des mendiants possède : un mouchoir, une vieille lettre, la photographie d'un être cher. Ces choses-là font partie de nous presque autant que les membres de notre corps, et il n'est pas concevable en ce monde d'en être privé, qu'aussitôt nous ne trouvions à les remplacer par d'autres objets, d'autres parties de nous-mêmes qui veillent sur nos souvenirs et les font revivre.
   Qu'on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu'il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin, littéralement de tout ce qu'il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité : car il n'est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même ; ce sera un homme dont on pourra décider de la vie ou de la mort le coeur léger, sans aucune considération d'ordre humain, si ce n'est, tout au plus, le critère d'utilité. On comprendra alors le double sens du terme "camp d'extermination" et ce que nous entendons par l'expression "toucher le fond".

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20 octobre 2007

C. Baudelaire, l'horloge

Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit : "Souviens-toi !
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible ;

"Le plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse ;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.

"Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote : Souviens-toi ! -- Rapide, avec sa voix
D'insecte, Mintenant dit : Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde !

"Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor !
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or !

"Souviens-toi que le temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c'est la loi.
Le jour décroît ; la nuit augmente ; souviens-toi !
Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

"Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertue, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh ! la dernière auberge !)
Où tout te dira : Meurs, vieux lâche ! il est trop tard !"

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06 novembre 2007

Simone de Beauvoir, "Mémoires d'une jeune fille rangée"

   La principale fonction de Louise et de maman, c'était de me nourrir ; leur tâche n'était pas toujours facile. Par ma bouche, le monde entrait en moi plus intimement que par mes yeux et mes mains. Je ne l'acceptais pas tout entier. La fadeur des crèmes de blé vert, des bouillies d'avoine, des panades, m'arrachait des larmes ; l'onctuosité des graisses, le mystère gluant des coquillages me révoltaient ; sanglots, cris, vomissements, mes répugnances étaient si obstinées qu'on renonça à les combattre. En revanche, je profitai passionnément du privilège de l'enfance pour qui la beauté, le luxe, le bonheur sont des choses qui se mangent ; devant les confiseries de la rue Vavin, je me pétrifiait, fascinée par l'éclat lumineux des fruits confits, le sourd chatoiement des pâtes de fruit, la floraison bigarrée des bonbons acidulés ; vert, rouge, orange, violet : je convoitais les couleurs elles-mêmes autant que le plaisir qu'elles me promettaient. J'avais souvent la chance que mon admiration s'achevât en jouissance. Maman concassait des pralines dans un mortier, elle mélangeait à une crème jaune la poudre grenue ; le rose des bonbons se dégradait en nuances exquises : je plongeais ma cuiller dans un coucher de soleil. Les soirs où mes parents recevaient, les glaces du salon multipliaient les feux d'un lustre de cristal. Maman s'asseyait devant le piano à queue, une dame vêtue de tulle jouait du violon et un cousin du violoncelle. Je faisais craquer entre mes dents la carapace d'un fruit déguisé, une bulle de lumière éclatait contre mon palais avec un goût de cassis ou d'ananas : je possédait toutes les couleurs et toutes les flammes, les écharpes de gaze, les diamants, les dentelles ; je possédais toutes la fête. Les paradis où coulent le lait et le miel ne m'ont jamais alléchée, mais j'enviais à Dame Tartine sa chambre à coucher en échaudé : cet univers que nous habitons, s'il était tout entier comestible, quelle prise nous aurions sur lui ! Adulte, j'aurais voulu brouter les amandiers en fleurs, mordre dans les pralines du couchant. Contre le ciel de New York, les enseignes au néon semblaient des friandises géantes et je me suis sentie frustrée.

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24 novembre 2007

Laclos, "les liaisons dangereuses", lettre 48

Le vicomte de Valmont se met en tête de séduire une dévote, la présidente de Tourvel. Il s'agit pour lui d'un simple jeu libertin, et cette lettre est la preuve de son audace. Il lui écrit au sortir des bras d'une autre femme ,dont il se sert de table, et lui décrit tout ses ébats, de manière à ce que la présidente croit qu'il lui parle en fait de ses sentiments.

LE VICOMTE DE VALMONT A LA PRÉSIDENTE DE TOURVEL

C'est après une nuit orageuse, et pendant laquelle je n'ai pas fermé l'oeil ; c'est après avoir été sans cesse ou dans l'agitation d'une ardeur dévorante, ou dans l'entier anéantissement de toutes les facultés de mon âme, que je viens chercher auprès de vous, madame, un calme dont j'ai besoin, et dont pourtant je n'espère pas jouir encore. En effet la situation où je suis en vous écrivant me fait connaître, plus que jamais, la puissance irrésistible de l'amour ; j'ai peine à conserver assez d'empire sur moi pour mettre quelque ordre dans mes idées ; et déjà je prévois que je ne finirai pas cette Lettre, sans être obligé de m'interrompre. Quoi ! Ne puis-je donc espérer que vous partagerez quelque jour le trouble que j'éprouve en ce moment ? J'ose croire cependant que, si vous le connaissiez bien, vous n'y seriez pas entièrement insensible. Croyez-moi, madame, la froide tranquilité, le sommeil de l'âme, image de la mort, ne mènent point au bonheur ; les passions actives peuvent seules y conduire ; et malgré les tourments que vous me faites éprouver, je crois pouvoir assurer sans crainte, que, dans ce moment, je suis plus heureux que vous. En vain m'accablez-vous de vos rigueurs désolantes, elles ne m'empêchent point de m'abandonner entièrement à l'amour et d'oublier, dans le délire qu'il me cause, le désespoir auquel vous me livrez. C'est ainsi que je veux me venger de l'exil auquel vous me condamnez. Jamais je n'eus tant de plaisir en vous écrivant ; jamais je ne ressentis, dans cette occupation, une émotion si douce et cependant si vive. Tout semble augmenter mes transports : l'air que je respire est brûlant de volupté ; la table même sue laquelle je vous écris, consacrée pour la première fois à cet usage, devient pour moi l'autel sacré de l'amour ; combien elle va s'embellir à mes yeux ! j'aurais tracé sur elle le serment de vous aimer toujours ! Pardonnez, je vous en supplie, au au désordre de mes sens. Je devrais peut-être m'abandonner moins à des transports que vous ne partagez pas : il faut vous quitter un moment pour dissiper une ivresse qui s'augmente à chaque instant, et qui devient plus forte que moi.

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04 décembre 2007

Dai Jijie, "Balzac et la Petite Tailleuse chinoise"

[C'est un livre qui m'a moyennement plu : histoire intéressante mais un style d'écriture que je n'apprécie pas spécialement. Cependant une des dernières images du livre m'a beaucoup plue, celle qui suit.]

   La scène se figea en une image fixe. La fille en veste d'homme, aux cheveux courts et chaussures blanches, assise sur le rocher, resta immobile, tandis que le garçon, allongé sur le sol, regardait les nuages au-dessus de sa tête. Je n'avais pas l'impression qu'ils se parlaient. Du moins, je n'entendais rien. J'aurais voulu assister à une scène violente, avec des cris, des accusations, des explications, des pleurs, des insultes, mais rien. Le silence. Sans la fumée de cigarette qui sortait de la bouche de Luo, j'aurais pu croire qu'ils s'étaient transformés en statues de pierre.

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10 décembre 2007

Daniel Pennac, "comme un roman"

Il s'est endormi sur son livre. La fenêtre, tout à coup, lui a paru immensément ouverte sur quelque chose d'enviable. C'est par là qu'il s'est envolé. Pour échapper au livre. Mais c'est un sommeil vigilent : le livre reste ouvert devant lui. Pour peu que nous ouvrions la porte de sa chambre nous le trouverons assis à son bureau, sagement occupé à lire. Même si nous sommes monté à pas de loup, de la surface de son sommeil il nous aura entendu venir.


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04 janvier 2008

Amélie Nothomb, "Ni d'Eve ni d'Adam"

[Amélie s'est installée au Japon depuis peu et décide de donner des cours de français. Elle laisse une petite annonce au supermarché, à laquelle répond un jeune homme.]

Il me racontait les rigueurs de l'été quand je le vis lever les yeux vers un garçon qui venait d'entrer. Ils échangèrent un signe.
   - Qui est-ce ? demandai-je.
   - Hara, un ami qui étudie avec moi.
Le jeune homme s'approcha pour saluer. Rinri fit les présentations en anglais. Je m'insurgeai :
   - En français s'il vous plaît. Votre ami aussi étudie cette langue.
Mon élève se reprit, pataugea un peu à cause du brusque changement de registre, puis articula comme il put :
   - Hara, je te présente Amélie, ma maîtresse.
J'eus beaucoup de mal à cacher mon hilarité qui eût découragé d'aussi louables efforts. Je n'allais pas rectifier devant son ami : c'eût été lui faire perdre la face.

C'était le jour des coïncidences : je vis entrer Christine, sympathique jeune belge qui travaillait à l'ambassade et m'avait aidée à remplir de la paperasse.
Je la hélai.
Il me sembla que c'était mon tour de faire les présentations. Mais Rinri, sue sa lancée,voulant sans doute répéter l'exercice, dit à Christine :
   - Je vous présente Hara, mon ami, et Amélie, ma maîtresse.
La jeune femme me regarda brièvement. Je simulai l'indifférence et présentai Christine aux jeunes gens. A cause de ce malentendu, et de peur de paraître une dominatrice en amour, je n'osai plus donner de consigne à mon élève. Je me fixai comme unique objectif possible de maintenir le français comme langue d'échange.
   - Vous êtes toutes les deux Belgique ? demanda Hara.
   - Oui, sourit Christine. Vous parlez très bien français.
   - Grâce à Amélie qui est ma...
A cet instant je coupai Rinri pour dire :
   - Hara et Rinri étudient le français à l'université.
   - Oui, mais rien de tel que les cours particuliers pour apprendre, n'est-ce pas ?
L'attitude de Christine me crispait, sans que je sois assez intime avec elle pour lui expliquer la vérité.
   - Où avez-vous rencontré Amélie ? demanda-t-elle.
   - Au supermarché Azubu.
   - C'est drôle !
On avait échappé au pire : Il eût pu répondre que c'était par une petite annonce.

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31 janvier 2008

A. Huxley, le meilleur des mondes

- C'est là ce que nous avons tous désiré d'écrire, dit Helmholtz, rompant un silence prolongé.
- Et c'est ce que vous n'écrirez jamais, dit l'administrateur, parce que, si cela ressemblait réellement à Othello, personne ne serait en état de le comprendre. [...]
- Pourquoi pas ? [...]
- Parce que notre monde n'est pas le même que celui d'Othello. On ne peut pas faire de tacots sans acier, et l'on ne peut pas faire de tragédies sans instabilité sociale. Le monde est stable, à présent. Les gens sont heureux ; ils obtiennent ce qu'ils veulent, et ils ne veulent jamais ce qu'ils ne peuvent obtenir. Ils sont à l'aise ; ils sont en sécurité ; ils ne sont jamais malades ; ils n'ont pas peur de la mort ; ils sont dans une sereine ignorance de la passion et de la vieillesse ; ils ne sont encombrés de nuls pères ni mères ; ils n'ont pas d'épouses, pas d'enfants, pas d'amants, au sujet desquels ils pourraient éprouver des émotions violentes ; ils sont conditionnés de telle sorte que, pratiquement, ils ne peuvent s'empêcher de se conduire comme ils le doivent. Et si par hasard quelque chose allait de travers, il y a le soma -- que vous flanquez froidement par la fenêtre au nom de la liberté, monsieur le sauvage. La liberté ! -- Il se mit à rire. -- Vous vous attendez à ce que les Deltas sachent ce que c'est que la liberté ! Et voilà que vous vous attendez à ce qu'ils comprennent Othello ! Mon bon ami !

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07 février 2008

Amélie Nothomb, "la métaphysique des tubes"

Les yeux des êtres vivants possèdent la plus étonnante des propriétés : le regard. Il n'y a pas plus singulier. On ne dit pas des oreilles des créatures qu'elles ont un « écoutard », ni de leurs narines qu'elles ont un « sentard » ou un « reniflard ».

Qu'est-ce que le regard ? C'est inexprimable. Aucun mot ne peut approcher son essence étrange. Et pourtant, le regard existe. Il y a même un peu de réalités qui existent à ce point.

Quelle est la différence entre les yeux qui ont un regard et les yeux qui n'en ont pas ?
Cette différence a un nom : c'est la vie. La vie commence là où commence le regard. Dieu n'avait pas de regard.

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